Comment l’écriture nous change ?

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Se lancer dans l’écriture, c’est faire un grand saut dans l’inconnu. Au départ, on ne sait pas vraiment quand on en sortira. Est-ce que ce sera la grande révélation ou la pire des désillusions, y laissera-t-on des plumes ou récoltera-t-on quelques biftons. Mystère et boulette de thon. Ce qui est certain, comme le mentionnerait une quatrième de couverture de romance young adult autoéditée, c’est que plus rien ne sera jamais comme avant.

Michel a changé, il est devenu auteur.

Les ravis de la crèche

Certains auteurs ne sont que joie et amour pour l’écriture. Ils vivent l’écriture, la transpirent, en font des louanges extatiques. Ils écrivent comme ils respirent, ils se reconnectent avec leur Moi et transcendent la vie grâce à des mots couchés sur le papier. Que c’est beau ! L’écriture les a sauvés, leur a ouvert de nouvelles voies, a gonflé leurs portefeuilles. Que du bonheur. Ce nouvel être est tellement meilleur, tellement plus épanoui. Il sait, il a accompli un exploit, il a écrit un livre.

Écrire change une personne, c’est indéniable. Parfois en bien, comme notre exemple d’illuminé précédent, et puis parfois, la machine se cabosse un peu.

Les monomaniaques de l’écriture

Passées la joie et la fierté que représentent l’écriture d’un livre, des effets secondaires commencent à faire leur apparition. L’être de lumière tant espéré vient accueillir une part plus sombre. Un changement s’opère, et pas des plus reluisants. Mais pas de panique, ne te décourage pas pour si peu. Ces effets s’estompent avec le temps. Si tu es chanceux.

Le premier effet que l’on constate lorsque l’on écrit un livre, c’est en général la perte considérable de temps de cerveau disponible. Les personnages te suivent partout ; dans ton lit, sous la douche, aux toilettes, sur la chaise du dentiste. Tout autour de toi va te donner des idées plus ou moins exploitables. Pour le dire de façon plus poétique : tes sens sont en éveil. Et pour peu que tu aies laissé tes personnages dans la panade lors de ta dernière session d’écriture, ils vont vite se rappeler à toi : « Hé, feignasse, tu ne nous oublies pas ? J’ai une petite idée de réplique qui ferait mouche, un truc hyper subtil. Note-la vite sinon tu vas oublier. » Et voilà comment le matin au réveil, tu reçois un message de toi-même envoyé à 4 heures du matin avec des lignes de dialogue parfois sublimes, parfois obscures.

Que veux-tu, ton roman est là, tout le temps, comme une tâche de fond. C’est la charge mentale édition spéciale auteur. Oh elle exagère, c’est toujours plus sympa de penser à une histoire que l’on écrit que la vaisselle à ranger, les rendez-vous chez le médecin et l’ajout de vinaigre blanc sur la liste de course. Oui, mais ça n’en demeure pas moins éreintant par moment. Parce que tu aimerais bien mettre ton cerveau sur pause pour profiter d’une série télé sans être interrompu par une idée inspirée directement de ce que tu regardes. Ou mieux, pour pouvoir suivre une conversation avec ton entourage, quitter un instant ton univers fictif qui se construit dans ta tête pour être dans le moment présent. Jésus Cher auteur, reviens parmi les tiens !

Fort heureusement, une fois le point final apporté à ton chef-d’œuvre, ton esprit se libère. Tes personnages s’évanouissent. Leur aventure se termine avec la tienne et comme de vieux amis avec lesquels tu as fait un bout de chemin, ils finissent par te manquer. Un petit vide s’installe quelque temps, rapidement comblé par les tourments causés par les envois de manuscrit. On n’est jamais tranquille.

Les tourmentés de la puissance créatrice

Bon, et l’égo dans tout cela ? Tantôt boursoufflé, prêt à exploser, tantôt ratatiné, réduit comme une peau de chagrin. L’auteur, cet être sublimement misérable. Tout va bien. Si tu parles de tes projets d’écriture autour de toi, tes interlocuteurs ont souvent droit à des discours enflammés sur cette idée géniale d’intrigue que tu as eue, entrecoupés de sombres lamentations sur la médiocrité de ton œuvre. Et de ton être tant qu’à faire. L’auteur, cette drama queen.

Si tu te considérais comme un être (presque) raisonnable, il y a des chances pour que tu expérimentes des montagnes russes émotionnelles telles que tu te demanderas si tout cela ne t’a pas rendu fou, que tu ne devrais pas songer à cesser cette entreprise maléfique et retourner dans le monde réel. Rien que ça.

Comme tu écris et que tu passes par des phases émotionnelles intenses, tu finis par acquérir de l’expérience, et pas n’importe laquelle. T’es le Bear Grylls de l’écriture, t’as bouffé des kilomètres de lignes, perdu des paragraphes à la suite d’une mauvaise manip, désespéré devant une intrigue au point mort. Tu as souffert, toi. Dès lors, plus rien ne t’arrête.

Les nouveaux esprits critiques

Qui dit expérience, dit leçons à donner. Et à ce jeu-là, l’auteur est fort.

À trop écrire, on devient critique littéraire. Tout seul dans ton coin, sans rémunération à la clef. Quand tu ouvres un nouveau livre, tu ne peux pas t’empêcher de l’analyser, de remarquer les incohérences, les phrases maladroites, les clichés. C’est bien simple, tu ne lis plus vraiment de romans, tu les relis. Au sens de relecture, tu sais cet exercice pénible qui consiste à relire chaque phrase de ton manuscrit pour traquer les erreurs. À ce train-là, tu pourrais envoyer une copie corrigée aux auteurs, pour qu’ils s’améliorent. Je plaisante, range ton marqueur rouge.

Bien entendu, en critique littéraire averti et hautement objectif, tu ne peux t’empêcher de comparer ce que tu lis avec ce que tu écris, oscillant de nouveau entre phase de crise mégalomaniaque « mon livre est tellement mieux écrit que ces torchons » et dépression « jamais je n’écrirai aussi bien ». Pauvre petit cœur.

En plus d’être critique littéraire, tu peux, en option, devenir critique cinéma et critique de séries. Un scénariste du dimanche qui ne peut s’empêcher de commenter le traitement bâclé d’un personnage, une évolution décevante, des événements incohérents. Tu t’enorgueillis d’avoir acquis cet œil si avisé, cette expertise scénaristique, jusqu’à réaliser que tu ne pourras plus jamais apprécier un téléfilm de Noël sans faire de remarques aigries sur les ficelles grossières utilisées pour te tirer ta petite larme. Écrire te fait connaître des émotions nouvelles, des questionnements absurdes, les aléas de la confiance en soi, le découragement, le dépassement.

Cela t’apporte un nouveau regard que tu n’avais pas forcément demandé. C’est une aventure dingue, que peu comprendront. Tu as écrit un livre, une poignée de nouvelles, une anthologie de quinze tomes. Tu t’apprêtes peut-être à conquérir le monde, ou le cœur d’une poignée de lecteurs. Mieux ou moins bien, tu es juste différent. Cet être que tu es devenu, c’est un auteur. Alors profite, tu n’es pas seul.

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L’Auteur

J'ai engendré des atrocités littéraires ou des chefs d'œuvre. Je ne sais pas encore. En attendant d'être un jour, peut-être, hypothétiquement riche et célèbre, j'écris des articles sur l'écriture. Parce que c'est ce que je sais faire. Ecrire.

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