Les conseils d’écriture ou comment procrastiner à l’infini

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Tu es devant ton écran, les mots défilent, les paragraphes s’enchainent. Un dialogue bien mené ; tu ris de la finesse de ton esprit et du choix de tes mots. Une émotion parfaitement montrée ; tes lecteurs seront émus et crieront au génie. Les touches du clavier n’ont jamais été frappées avec autant de régularité, tu as l’impression d’être le hacker de génie d’un film d’action, sauf que toi, tu pirates les mots, tu les assembles à ta guise pour faire rêver le peuple.

Soudain, la machine se grippe. La dernière phrase que tu as écrite est lourde. Tu cherches à comprendre ce qui ne va pas, tu la relis cinquante fois, tu changes un mot, supprimes la phrase, fais « ctrl + Z », cherches un synonyme de manger, mais en même temps déguster ne va pas, engloutir non plus, tu ne sais plus, tu vas sur internet.

Tu t’apprêtes à chercher ton synonyme et retourner te prendre la tête sur ton texte. Tes doigts hésitent. Ils pourraient taper syno… et le navigateur te suggérer le site du CRISCO (mon préféré) que tu consultes 15 fois par jour. Au lieu de cela, ils commencent à écrire Conseils. Non. D’. Non. Écriture. Non. Non. Non.

Te voilà pris dans une spirale infernale dont tu ne parviens à t’extirper qu’après des heures à lire des articles qui te disent tous la même chose. Une fois sorti du piège, tu regardes ton texte et n’as qu’une envie, supprimer ce bloc indigeste fait de répétitions, de formes passives, d’adverbes en folie, de clichés, de Mary Sue, de descriptions alambiquées d’émotions (le show don’t tell bon sang), de manque de diversité, etc. Brûle ce torchon avant qu’il n’arrive aux yeux de pauvres lecteurs qui n’ont rien demandé ! Allons calme-toi, et respecte le matériel.


Christine and the mansplaining et les conseils d’écriture

Que s’est-il passé ?

Internet est arrivé. Lui et ses blogs, le mien notamment. Toujours là pour t’empêcher de travailler, de réfléchir par toi-même, de produire quelque chose. Parce qu’il est plus simple de regarder des vidéos de pâtisserie que d’agiter son fouet, d’épingler des tutos de customisation d’étagères que de sortir ses pinceaux, il en va de même pour l’écriture.

Je vais te parler un peu de moi. Depuis que j’écris, j’ai développé de nouvelles passions. Par exemple, j’aime aller sur Amazon et lire les commentaires négatifs sur les romans à succès. Ou fouiller dans les romans autopubliés pour trouver les couvertures les plus moches faites sous acide paint. Bon, je m’éloigne du sujet. Mon autre nouvelle passion, c’est lire des conseils d’écriture. Surtout ceux d’écrivains reconnus, qui ont empoché le pactole et cherchent à gagner encore plus en écrivant des livres sur l’écriture de livres. Caution qualité. C’est super intéressant, certains conseils sont indispensables et te permettront sans doute d’échouer trois fois avant de publier ton premier roman plutôt que dix. Oui, mais pendant ce temps-là, ton roman, il devient quoi ?

Je trouve que les conseils en écriture ont un grand défaut, ils empêchent d’écrire. Lorsque je me lance dans une phase de lecture intense de conseils, mon envie d’écrire s’étiole. Tout à coup, je réalise les défauts de mon texte, l’ampleur des corrections que je vais devoir apporter. Je finis par bloquer, trop consciente de ce qu’il faut, et ne faut pas écrire, à avoir des crises de tachycardie à la vue d’un « rapidement » ou « malheureusement », à devenir dingue parce que je veux vraiment écrire « mais », alors que j’en ai déjà mis un dans la phrase précédente. La crise existentielle est à son niveau maximum.

Finis les doigts qui glissent sur le clavier, ils sont devenus lourds, encrassés par la confiance perdue entre une vidéo de George RR Martin et les nombreux blogs qui fourmillent sur le sujet. Si tu es dans la même situation, ou si cette formidable introduction a titillé ta curiosité, je vais te donner quelques conseils sur les conseils. Tu sens venir le paradoxe.

Tout d’abord, sache qu’il existe différents types de conseils qui n’ont pas tous la même valeur (à mes yeux en tous cas):

Les conseils de poseurs

Du type rituels d’écriture, lieux pour écrire, les musiques à écouter. Ceux-là n’ont aucun sens et ne méritent pas que l’on s’y attarde. On les oublie. À la poubelle !

Les conseils sur la forme

La sainte triade grammaire/orthographe/conjugaison, la syntaxe, le style, etc.

Je pense qu’il vaut mieux éviter de trop lire ces conseils lorsque l’on est en phase d’écriture. Blocage garanti. Pour commencer, écris comme tu en as envie et fais-toi plaisir. Il est tout à fait normal que ton premier jet regorge de fautes, de répétitions, de maladresses. Le plus important c’est de finir ton roman, pas de passer dix ans à traquer les participes présents à la fin de chaque paragraphe.

Une fois ton texte terminé, ces conseils seront utiles en appui à la relecture et la correction. Tu peux par exemple lister les erreurs à traquer et te lancer dans une longue et douloureuse quête pour améliorer ton texte. Mais n’en fais pas trop. À vouloir bien faire, tu peux finir par adopter une écriture purement technique et perdre ce qui fait ton authenticité.

Pour moi, le style ne s’apprend pas. Il s’acquiert au gré de l’expérience, des lectures, des émotions du moment. Chacun le sien.

Si tu as envie de faire un truc hyper ampoulé, avec des adjectifs à la pelle, des phrases de vingt kilomètres et que tu aimes ton texte comme cela, alors vas-y. Si tu préfères la concision, les phrases sujet verbe complément, sans fioriture, c’est très bien aussi. Et tu sais quoi ? Les seuls qui vont remarquer l’abus de phrases passives ou d’adverbes en -ment, ce sont les autres auteurs. Ce sont eux les pires, eux qui vont te juger et te dire que c’est de la daube ton texte.

Tu crois que Madame Michu, en pleine lecture de ton roman, va se dire : « je trouve que les incises des dialogues manquent de diversité, l’auteur emploie trop souvent “dire” ». Non ! Madame Michu, elle s’en fout. Si ton histoire est bien menée, qu’elle s’est attachée au personnage, elle ne verra rien. Les lecteurs de ton texte ne sont pas des critiques littéraires. Alors à moins d’écrire vraiment comme un pied, tes obsessions grammaticales ne gêneront que toi (et moi, parce que je peux plus m’empêcher de juger les textes des autres depuis que j’écris).

Oui mais les éditeurs… Quoi les éditeurs ? Oui, les éditeurs tiendront compte de la forme. Un éditeur ne voudra pas d’un roman qui n’a pas été relu et gavé de fautes. Un éditeur, notamment de littérature blanche, attachera une grande importance au style. Un éditeur aura des exigences que lui seul comprendra. Mais un éditeur ne pourra juger ton texte que si tu l’as terminé. Et si tu passes ta vie à traquer les défauts de ton roman, il restera au fond de ton tiroir.

Prends donc un peu de recul et laisse tes mots vivre leur vie.

Les conseils sur la construction de ton roman

À savoir la création de tes personnages, le découpage de la trame, les éléments de surprise à introduire, plutôt architecte ou jardinier, etc.

Comme précédemment, il vaut mieux éviter de lire ces conseils une fois que tu t’es lancé. Tu risques de perdre confiance en ton roman et arrêter d’écrire. En revanche, en amont de l’écriture, lorsque tu esquisses ton histoire, tes personnages, ton intrigue, c’est le moment.

On ne nait pas en sachant écrire un roman. C’est un long travail, des essais, des erreurs. Une bonne préparation t’évitera souvent bien des écueils que commettent la plupart des auteurs débutants.

Laisse-moi cependant te mettre en garde : il n’existe pas une méthode pour écrire un best-seller et malheur à ceux qui prétendent le contraire. Si l’on retrouve souvent des constructions similaires entre plusieurs romans d’un même genre, on tombe aussi sur des exceptions, des ‘Ovnis’, du jamais-vu. Tu penses que leurs auteurs se sont attachés à une méthode ? Non, bien évidemment. Les méthodes toutes faites peuvent brider l’imagination, bloquer l’élan créatif des auteurs. Et même si elles fonctionnent, elles créent surtout des romans qui se ressemblent.

Ne tombe pas dans le piège des vendeurs d’espoir qui pullulent sur internet et te promettent monts et merveilles si tu suis pas à pas leurs conseils du genre « vingt étapes pour écrire un best-seller », « écrivez votre roman en dix jours », « les conseils que personne ne connait et vous apporteront la gloire éternelle ». C’est de l’arnaque. Et si tu veux y croire parce que vraiment tu es désespéré, je vais te dire un secret : ces conseils ne servent qu’à enrichir leurs auteurs. Garde donc tes précieux euros pour imprimer tes pavés ou te payer des timbres.

on en fait quoi de ces conseils d’écriture ?

Si tu as déjà commencé à écrire, ne les lis pas. Le but, c’est d’arriver au bout de ton projet, pas de le voir exploser en plein vol. Attends donc la fin, quand tu entreras en phase de relecture/correction pour te flageller en découvrant tes fautes.

Si tu n’as pas encore commencé à écrire ton roman, que tu y penses, que tu as quelques idées par-ci par-là, alors c’est le moment de lire quelques conseils sur la construction de ton histoire ou de tes personnages. Cela te mettra le pied à l’étrier et c’est bien là tout ce que l’on en attend. Si tu n’en ressens pas le besoin, que tu es sûr de toi, fonce. Ne va surtout pas croire que ton roman sera moins bon parce que tu n’as pas suivi telle ou telle méthode.

N’oublie pas qu’écrire un roman demande surtout de la confiance, de la motivation et du temps. Et dès lors que l’on touche au personnel, aux émotions, les profiteurs arrivent, appâtés par l’odeur de la sueur et du doute du jeune auteur. Alors, sois bienveillant envers toi-même et ne leur remplis pas les poches. Reste plutôt sur ce blog, tu verras, on est bien.

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L’Auteur

J'ai engendré des atrocités littéraires ou des chefs d'œuvre. Je ne sais pas encore. En attendant d'être un jour, peut-être, hypothétiquement riche et célèbre, j'écris des articles sur l'écriture. Parce que c'est ce que je sais faire. Ecrire.

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