Une histoire d’échec

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J’y croyais pourtant. J’avais fait le travail bien comme il faut, écrit une histoire originale, dans un bon français, relu et corrigé mon manuscrit, réécrit des chapitres entiers, soigné mon style pour qu’il ne soit ni trop lourd, ni trop simple. J’avais imprimé mon manuscrit recto-simple ou je l’avais envoyé par mail quand c’était exigé J’y avais joint une lettre sur laquelle je m’étais pris la tête des jours et des nuits parce que je n’étais pas sûre de bien comprendre ce que l’on attendait d’un synopsis. J’avais choisi Times New Roman pour ne pas faire de vague. Un interligne double, laisser respirer. L’orthographe était irréprochable.

J’avais coché toutes les cases. Mon manuscrit répondait parfaitement à la charte du bon auteur et devait m’ouvrir les portes de l’édition. Je n’allais pas commettre les mêmes erreurs grossières que les autres, me planter dans les lignes éditoriales, envoyer une photo de moi, choisir du papier parfumé ou mentionner que mon manuscrit était protégé par le droit d’auteur, question de confiance. J’avais lu des témoignages d’éditeurs, je m’étais bien moquée de ces auteurs incapables d’envoyer correctement un manuscrit. Moi j’étais différente. J’allais faire la différence.

Je reçois une première lettre de refus. Ou peut-être un mail, je ne sais plus. Les éditeurs sont radins aussi. Je ris, je fais enfin partie de l’équipe des grands auteurs, ceux qui reçoivent des refus avant le saint Graal. Je regarde pour la vingtième fois la liste des auteurs célèbres qui ont essuyé moult refus avant d’être édités. Ah ! Même Proust est passé par là. Je me sens pousser des ailes.

Une seconde lettre arrive, puis une troisième. Je regarde régulièrement mon téléphone parce que je sais qu’un éditeur qui a aimé un livre passe un coup de fil. Quand un numéro masqué m’appelle, j’entre en surchauffe. D’habitude j’ignore, là je réponds. Je serre les dents et rembarre le téléconseiller en fenêtres, électricité ou assurance qui vient de briser mon rêve. Parfois c’est un vrai numéro, un 01, Paris. Là où sont les éditeurs. Je décroche pleine d’espoir lorsque l’on m’annonce de nouvelles offres internet. Je suis au bord de la crise de nerfs.

Les semaines passent, toujours rien. Je continue à espérer, je rode mon discours de remerciement aux prix qui m’attendent tout en mettant à jour mon tableau Excel d’envois. Le vert de l’espoir devient rouge. C’est mon code couleur pour dire c’est mort meuf. Il reste quelques candidats en lice mais l’espoir s’amenuise.

Je regarde les lettres que j’ai reçues, les mails ; ils disent tous la même chose. Ce discours je le connais, parce que j’ai fait des recherches, j’ai lu les articles sur les refus de manuscrit par les maisons d’édition. Mes lettres sont les mêmes que les autres. J’apprends qu’en dépit de ses qualités, mon texte n’a pu être retenu parce qu’il ne correspond pas aux lignes éditoriales, que la maison publie peu de textes, ou parce qu’il ne les intéresse pas. Tout simplement.

Les mois, les saisons défilent, les délais de réponse sont largement écoulés. Certaines maisons ne me répondront jamais. Il faut se faire à l’idée. Je ne serai pas publiée.

Je relis ce manuscrit que je n’ai plus touché depuis des mois avec l’impression de découvrir le texte d’une autre. Avec le recul, je trouve des phrases maladroites, des scènes inutiles. Je commence à comprendre, je redescends de mon trip narcissique. Mon texte n’est pas abouti, je pouvais faire mieux.

Alors je remonte en selle, je choisis de reprendre ce manuscrit, parce que j’y tiens beaucoup, parce que je crois en cette histoire. J’en réécris une partie, retravaille le style de certains passages, coupe le superflu, les phrases qui faisaient joli mais n’apportaient rien. Mon regard s’est aiguisé. Cette fois, ça va marcher, mon texte est bien meilleur. Je renvoie. Les réponses négatives reviennent, inlassablement.

Je décide de mettre ce manuscrit de côté, son heure n’est pas venue. Et puis, j’ai une autre idée, plus simple. J’étais partie sur une saga de 8 tomes, je vais plutôt écrire un one-shot pour augmenter mes chances. Le premier roman manquait de femmes, je vais écrire sur elles. J’y crois de nouveau. Mon premier manuscrit sera publié lorsque j’aurai connu le succès avec le second.

Au bout de vingt pages, le rythme s’essouffle, je ne suis plus motivée. Je pense encore à mon manuscrit précédent. Je relis de nouveau quelques pages, juste comme ça. Je lui trouve encore des défauts, mais je n’ai pas le courage de le retravailler, encore. Mon deuxième roman est au point mort, d’autres scénarios me viennent en tête.

Alors que je peinais à trouver des idées pour me lancer, me voilà à présent à me demander s’il vaudrait mieux écrire une dystopie féministe ou une aventure young adult humoristique. C’est le bordel. Je tente un troisième roman, je lâche l’affaire. Je doute de nouveau. Et puis non. Je ne peux pas rester sur un échec, il faut écrire un nouveau roman. Je m’accroche à une énième idée et je m’y tiens. En plus, un concours s’est ouvert, c’est l’occasion.

J’ai appris de mes erreurs précédentes, j’écris plus vite, je remarque tout de suite les lourdeurs, j’évacue les phrases à rallonge, je gomme les répétitions, j’enchaîne les dialogues sans me poser de question. Écrire devient facile. J’arrive au bout de ce manuscrit. Je peux m’enorgueillir d’avoir écrit deux livres dans ma vie. Je ne suis plus une auteure si débutante.

Je participe au concours. Mon roman n’est pas sélectionné. Je me demande si je ne pourrais pas l’envoyer à des maisons d’édition. Le souvenir de mon échec précédent revient. Je ne sais plus si j’ai envie de réimprimer quinze pavés, de débourser autant en timbres, pour recevoir des non. Le Covid freine mes ambitions, l’autoédition me fait de l’œil. Et puis non, je vais écrire un nouveau roman, une nouvelle idée a fait son apparition.

Un jour, je serai peut-être éditée. Ou bien autoéditée. Je ne sais pas vraiment. En attendant, j’écris et j’aime cela. Les échecs font partie de la route. Elle peut être longue, s’étendre sur des années, mais je sens que c’est parti pour durer cette affaire. Je suis une fashionista accrochée à son sac à main en solde, une bactérie multirésistante face à une dose d’amoxicilline, le reste de l’étiquette sur un pot à moutarde. Je m’accroche, parce que c’est ce que je veux, écrire.

Tant pis pour les échecs, tant pis pour ceux qui me disent d’arrêter de m’acharner. Je suis partie pour collectionner les lettres de refus, chercher des lecteurs sur le marché des autoédités, tenter le tout pour le tout. Parce que c’est le jeu. Parce que c’est comme cela que j’y arriverai, en m’acharnant. Peut-être. Ma route parsemée d’échecs ne me garantira pas le succès. Simplement, une jolie aventure. Et des livres plus ou moins réussis que mes héritiers découvriront avec plaisir, avant de se lancer à leur tour, qui sait, inspirés par mes histoires, dans l’univers merveilleux de l’écriture.

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L’Auteur

J'ai engendré des atrocités littéraires ou des chefs d'œuvre. Je ne sais pas encore. En attendant d'être un jour, peut-être, hypothétiquement riche et célèbre, j'écris des articles sur l'écriture. Parce que c'est ce que je sais faire. Ecrire.

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