Le mythe de l’angoisse de la page blanche

L

Avant d’écrire, j’imaginais l’écrivain assis à son bureau, affligé par le sérieux de la tâche à accomplir : écrire un livre. Il fixait avec un air fou une page blanche. Le pauvre bougre se torturait les méninges, il attendait que les mots jaillissent de sa plume, que le miracle se produise. Après des heures de contemplation, il chiffonnait sa feuille vierge et la jetait au sol avec rage. La boule de papier venait s’ajouter aux autres cadavres de l’inspiration en fuite. Mon écrivain imaginaire n’était pas très écolo.

Lorsque j’ai écrit mon premier roman, je me suis imaginée comme ce pauvre écrivain, faisant face à la douleur insondable de la contemplation du vide. Et puis, non. Ce n’est jamais arrivé. Alors oui, bien sûr, les premiers mots ne sont pas sortis facilement, il y a eu des hésitations, des Ctrl A Suppr dépités, mais point d’angoisse ou de page vide.

J’en suis venue à me demander si cette angoisse de la page blanche existait vraiment, ou si elle n’était pas simplement une romantisation d’autre chose. La flemme par exemple. Au hasard. C’est sûr qu’il est plus valorisant de prendre des airs contrariés et dire : « Je n’arrive pas à commencer mon roman, c’est l’angoisse de la page blanche je pense, j’attends que l’inspiration vienne, mais viendra-t-elle un jour ou suis-je maudit à errer dans la tourmente de ne jamais avoir écrit cette œuvre magistrale qui aurait changé la face du monde ». Plutôt que : « Ça me saoule d’écrire, tiens, si j’allais sur YouTube. »

Soyons honnêtes, qui se met un jour devant son écran ou une feuille en attendant que jaillisse l’idée d’un roman ? C’est prendre le problème à l’envers. On ne se décide pas à écrire un livre et puis on attend que les idées viennent. C’est parce que les idées sont venues que l’on écrit un livre. Et tant que les idées ne sont pas là, il ne sert à rien de se presser la cervelle pour les faire sortir, ce n’est pas l’heure.

Oui mais moi, j’ai vraiment ressenti cette angoisse devant une page blanche, et puis pleins d’auteurs hyper connus en parlent aussi, elle n’y comprend rien celle-là ! Que tu es prompt à juger. J’essaye juste de casser un mythe qui a la dent dure. Peut-être que je me trompe. Peut-être pas. Il est de mon devoir de te prouver ce que j’avance, que l’angoisse de la page blanche est juste un vieux prétexte pour ne pas dire qu’on a un poil dans la main.

Cette astuce incroyable que Jérôme a découvert et que le reste du monde lui envie.

Pas d’idée, pas de page blanche

Si comme moi tu écris, tu connais un peu le processus d’écriture. Tu ne t’es pas un jour posé devant ton PC, gonflé d’orgueil en te disant que tu allais écrire un livre et attendu que ça sorte. Si quelqu’un fait ça, il n’écrit pas, il s’imagine écrire. Il fantasme une activité, complètement déconnectée de sa réalité. C’est comme se dire musicien avant même de prendre sa première leçon de musique. C’est une fiction.

Tant qu’il n’y a pas eu de réflexion en amont, d’idées, de construction d’histoire, d’esquisses d’intrigues, de développement de personnages, il n’y a rien. Il n’y a donc pas de page blanche, tout simplement parce qu’il n’y a encore rien à écrire. Tout est à faire.

Et lorsque l’on n’a pas d’idée pour un roman, c’est quoi alors ? C’est vrai que beaucoup de gens aimeraient écrire un livre mais n’ont pas d’idées, ne savent pas trop quoi raconter et bloquent. Comme je l’ai dit plus haut, on n’écrit pas un livre pour le principe d’écrire, on écrit parce que l’on a une histoire à raconter. Pourquoi forcer les choses si l’on n’a pas d’idées ? Il vaut mieux se dire que ce n’est pas le moment et se tourner vers autre chose plutôt que contempler bêtement son écran.

Dans tous ces cas, il n’y a pas d’angoisse de la page blanche, juste une méconnaissance de l’écriture et des ambitions à réétudier.

Le vertige de la première phrase d’un premier roman

Lorsque tu écris ton premier roman et que tu as une idée bien précise de ce que tu dois écrire, arrive le moment où tu dois te lancer. Il se peut que tu retardes ce moment, que tu peaufines un personnage à l’extrême, que tu fasses des recherches supplémentaires pour une sous-intrigue du chapitre 12, bref que tu te cherches des excuses. Certains assimilent ce moment précis à l’angoisse de la page blanche. Je pense qu’ils sont à côté.

Écrire les premiers mots d’un roman, c’est comme se lancer sur une piste de danse alors qu’il n’y a personne, s’apprêter à parler devant sa classe quand on a 15 ans, de l’acné, et son crush en face, dire oui pour l’éternité ou jusqu’au divorce, se décider à prendre rendez-vous pour une coloscopie, avoir le doigt sur la souris prêt à valider un formulaire d’envoi de manuscrit. C’est un moment où le temps est suspendu, où l’on sent le basculement approcher. Comme en haut d’une montagne russe. Un vertige. On sait qu’il faut y aller, que l’expérience va être mémorable (oui même la coloscopie, soyons fous). Pourtant la peur est là.

Cette peur est normale, naturelle. Il n’y a aucune raison d’en débattre ou de se lamenter dessus. Il n’y a pas d’angoisse de page blanche, juste un temps plus ou moins long avant de te lancer, avant d’écrire les premiers mots d’une fantastique histoire. Alors tu ranges tes mouchoirs, tu gardes tes lamentations pour le jour où ton manuscrit sera refusé, et tu écris ces premiers mots. De toute façon, dis-toi que tu finiras par les réécrire.

La motivation et ses fluctuations

Elle finit toujours par arriver. La flemme. Bien sûr, on n’osera pas la nommer. Dire que l’on a la flemme d’écrire, cette activité pourtant si noble, cet art qui n’est que plaisir, ce serait faire un caprice. Tu as décidé de te lancer dans l’écriture parce que cela te passionne et finalement, cela t’ennuie ? Va donc travailler pour de vrai, sale ingrat ! Et pourtant elle est bien là, la vicieuse ; au détour d’un dialogue complexe fait de sous-entendus, d’une longue et interminable description, à l’aube d’un nouveau chapitre après une phase d’action intense.

L’excuse de la page blanche est parfaite. Et tellement plus chic que de dire que tu procrastines depuis plusieurs jours parce que tu as commencé une nouvelle série Netflix, que tu as découvert un blog d’écriture génial ou tout simplement parce que le passage que tu es en train d’écrire t’emmerde. Et pourtant, ça arrive.

Il faut arrêter de sacraliser l’écriture qui ne serait que joie et délices. C’est faux. C’est un travail avec son lot de désagrément, comme tout travail. Si tu recherches l’épanouissement à chaque fois que tu écris, tu vas souvent te retrouver bloqué. Si tu guettes la motivation pour te lancer, tu vas laisser filer des mois sans rien produire. L’écriture peut être ennuyeuse, la flemme est souvent là. Mais si tu veux terminer ton roman, il va falloir t’accommoder de cette situation. Et arrêter de jouer les artistes maudits avec cette fichue page blanche.

L’écriture n’est pas un long fleuve tranquille

L’écriture n’est pas tout le temps simple, fluide, évidente, n’en déplaise à ceux qui la considèrent comme leur oxygène. Ces poseurs… Il y a des moments où ça accroche, où les phrases s’enchaînent mal, où les dialogues ne sont pas naturels. Les mots sont un tas de purin fini à la pisse, ils brûlent les yeux comme un shampooing P’tit Dop, arrosent le fond de ta gorge d’acide comme après un buffet chinois à volonté, déclenchent des crises existentielles dignes d’une star de la téléréalité en perte de notoriété.

L’immondice que tu as sous les yeux te donne envie de tout abandonner, de supprimer tes fichiers Word et de vider la poubelle. Un truc définitif. Bien sûr, tu ne le feras pas, parce que tu fais juste ton quart d’heure drama queen. En attendant, tu n’as plus envie d’écrire, les mots ne sortent plus de toute façon, ou bien ils sont trop laids. Tu as perdu ton modjo. Ah oui carrément. Bref tu connais la rengaine, tu fais une pseudo-angoisse de la page blanche.

Pseudo oui. En réalité, tu souffres simplement d’une crise existentielle passagère inhérente à tout auteur en processus créatif. Tu donnes de ta personne pour écrire ton roman, alors au même titre qu’il y a des jours où tu aimes ton reflet dans la glace et d’autres où tu le fuis, tu vas avoir des jours où tu aimes ce que tu écris, et d’autres non. Mais tu sais quoi, si tu ne restes pas planqué sous ta couette les jours où tu ne te trouves pas génial, eh bien il n’y a pas de raison d’arrêter d’écrire les jours où tu aimes moins ce que tu fais.

Un boulanger ne va pas arrêter de faire du pain parce ses baguettes sont plus cramées que d’habitude, un chirurgien ne va pas arrêter d’opérer parce qu’il a perdu un patient, une entreprise pétrochimique ne va pas arrêter de polluer les sols parce que cela empoisonne tout le monde. Alors n’arrête pas d’écrire, même si c’est tout pourri. Souvent, en relisant ta prose l’esprit reposé, tu te rendras compte que ce n’était pas si mal.

Alors, elle est où l’angoisse de la page blanche ? Dans l’imaginaire collectif, en excuse pour ne pas dire que tu n’as rien à raconter, ou sur les blogs d’écriture, quand leur auteur ne sait pas quel sujet aborder et qu’il fait face à une page bl… Ah.

Ajouter un commentaire

L’Auteur

J'ai engendré des atrocités littéraires ou des chefs d'œuvre. Je ne sais pas encore. En attendant d'être un jour, peut-être, hypothétiquement riche et célèbre, j'écris des articles sur l'écriture. Parce que c'est ce que je sais faire. Ecrire.

Catégories

Archives

Suis-moi