Comprendre une ligne éditoriale – Pourquoi Gallimard refuse ton manuscrit ?

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Update : Au jour de publication de cet article, Gallimard refuse ton manuscrit parce que la maison a fermé les soumissions. Au cas où tu aurais déjà envoyé ton chef-d’œuvre ou que tu te chauffes pour le jour où ce sera rouvert, lis bien ce qui va suivre.

Certains auteurs sont si fiers de leurs manuscrits qu’une fois achevés, ils ne répondent plus de rien. Oubliés les mois de labeur, la concentration, la méticulosité dans le choix des mots, les prises de tête sur le choix de la reliure. Maintenant, on canarde ! Pas de frappe chirurgicale ni de tir stratégique, on sort la grosse Bertha, même s’il y a du brouillard, et on balance la sauce. Et hop, le roman autobiographique chez Bragelonne, la dark romance vampirique chez Grasset, et le polar gore chez Charleston.

Mais non tu te dis, personne ne fait ça. Toi en tout cas on ne t’y prendra pas ; tu connais la règle, tu l’as lue partout, sur les forums, les blogs, les sites des maisons d’édition. Avant d’envoyer ton manuscrit à une maison, tu étudies sa ligne éditoriale. Et bien entendu, en bon élève que tu es, tu n’as jamais reçu de lettre de refus type te disant que ton manuscrit était non dénué de qualités mais qu’il ne correspondait pas à… À quoi ? Je n’entends pas bien. Ah, à la ligne éditoriale.

Guy n’a pas lu la ligne éditoriale de Gallimard, ne sois pas Guy.

Ces lignes éditoriales si floues… Vraiment ?

Nous y voilà. Que celui ou celle qui n’a jamais envoyé son manuscrit à de grandes maisons d’édition sans être sûr de bien correspondre à cette foutue ligne éditoriale jette le premier pavé interligne double recto simple. On ne va pas se mentir, si on peut se faire une idée générale du genre de littérature publiée chez X ou Y, il existe des subtilités qui parfois nous échappent. Parce qu’une maison dite généraliste ne l’est jamais vraiment, que la littérature SFFF regorge de sous-genres, on peut vite se perdre, et gaspiller des timbres.

Pour effectuer cette captivante étude, j’ai choisi de m’intéresser à Gallimard. Pas la peine de mentir, je sais que tu en rêves. Aveuglé par l’aura de la maison, tu songes à lui envoyer ton chef-d’œuvre ou tu l’as déjà fait. Tu es allé faire un petit tour sur le site, tu as jeté un coup d’œil au catalogue pour la forme et puis tu t’es dirigé au bas de la page pour trouver, en police pattes de mouche, la mention magique « Nous contacter ». Et voilà l’adresse récupérée. Ton portefeuille délesté de 15 euros, tu as envoyé ton manuscrit, en te disant que toi, tu allais peut-être accomplir l’impossible.

Erreur ! Que de temps et d’argent perdu ! Je t’explique pourquoi.

Gallimard et sa collection de collections

Gallimard ce sont d’abord des collections, chacune avec son identité et ses exigences. Quand tu envoies ton manuscrit, il peut être intéressant de connaître la collection qui pourrait accueillir ta prose. Petit résumé :

Collection Blanche (ou nrf) 

Celle des prix Goncourt pour la faire simple. Le site de Gallimard mentionne avec toute humilité qu’elle « rassemble sous son enseigne le plus prestigieux générique de la littérature française du vingtième siècle ». Amen. Elle rajoute plus loin, que la collection est « gage de vitalité et d’exigence renouvelée ».

De la vitalité on vous dit ! La Blanche ne veut pas du plan-plan, du classique, du déjà-vu. De l’exigence bon sang. Il faut un style travaillé, remarquable. La forme va sans doute primer sur le fond, on est dans l’exercice littéraire plus que dans le déploiement de l’imaginaire.

Collection L’Infini

Dirigée par Philippe Sollers, elle s’apparente quelque peu à la Blanche sauf qu’on y a ajouté le nom de Philippe Sollers. Je t’épargne le très long blabla sur Philippe Sollers, sa vie son œuvre, et te livre, en vrac ces quelques extraits : « provocation sans complaisance », « contre cette “France moisie” dont il ne cesse de bousculer l’apathie », « autofiction, récit intime, dérision… une coexistence plus qu’intéressante d’auteurs de la jeune génération ». Voilà, on est donc sur du contemporain, du jeune, du nerveux, du sujet de société un peu houleux.

Collection L’arbalète

Là, c’est bien, on va droit au but : « L’Arbalète est une collection de littérature contemporaine. Sa ligne éditoriale : des textes de fiction, des premiers romans et une attention particulière accordée aux formes neuves ». Pour le côté formes neuves, c’est une façon de dire qu’il faut travailler ton style et ne pas suivre les 5-10-15 conseils pour écrire un bon roman mais trouver ta propre voix.

Collection L’arpenteur 

Ici, on publie des « œuvres de littérature française et étrangère contemporaines et des essais ». Bon, mais encore. En recherchant on comprend que cette collection a été créée pour Gérard Bourgadier afin qu’il mette en avant ses « choix et paris d’éditeurs ». On retrouve un peu plus loin la mention de « formes courtes », quelques nouvelles donc et des romans qui ne s’étalent pas sur 600 pages.

Collection Haute Enfance

Des « récits et mémoires d’écrivains sur l’enfance ». Bon alors là, il vaut mieux calmer tes ardeurs, ta vie n’intéresse pas Gallimard. Même si ton enfance est digne d’un roman de Dickens, tu n’es pas écrivain déjà publié chez Gallimard ou ses confrères. Parce que si c’était le cas, tu ne serais pas là à me lire, tu serais en train de compter tes billets en mangeant du foie gras (ou quémander tes droits d’auteurs en vidant ton dernier paquet de pâtes).

Collection Le sentiment géographique

Ah, là on a de la belle ligne éditoriale, écrite par un rédacteur enfiévré. Jugez plutôt : « Tout n’a pas été dit, les guides touristiques n’étant pas conçus pour révéler le plus secret d’une ville ou d’un pays. Le secret, c’est ce qu’un écrivain retrace et tente d’apprivoiser hors de chez lui, dans une rue lointaine, devant un monument célèbre ou le visage d’un passant. Ainsi recompose-t-il, en vagabond attentif, un monde à la première personne. Donc jamais vu. » En résumé, nous sommes ici dans le récit de voyage.

Collection L’un et l’autre

Là, ils m’ont perdue. « Des œuvres littéraires qui dévoilent “les vies des autres telles que la mémoire des uns les invente” : un dialogue, un va-et-vient entre l’auteur et son modèle, le propre de l’un se nourrissant de la fiction et de la quête de l’autre. ». En allant lire les résumés des livres, je me noie dans des enchevêtrements de mots, le dédale des consciences à portée de plume, et je deviens moi-même, un écrivain qui aime se lire.

Collection Continents Noirs

Le titre parle de lui-même, la description est simple : « la collection propose de découvrir à travers son catalogue une littérature africaine, afro-européenne, diasporique, et ses auteurs. »

Collection Série Noire

Des polars, très sombres. Morceaux choisis : « L’immoralité admise en général dans ce genre d’ouvrages uniquement pour servir de repoussoir à la moralité conventionnelle, y est chez elle », « l’esprit en est rarement conformiste », « amateur de sensations fortes ». Comme le rappelle le directeur de collection, on n’est pas dans les énigmes de Sherlock Holmes.

Pourquoi tu t’es probablement planté en envoyant ton manuscrit à Gallimard

Parce que tu ne t’es pas intéressé aux collections ci-dessus, qui sont pourtant celles qui sont supposées accueillir les manuscrits. A la place, tu t’es tourné vers ce qu’il ne fallait pas :

Les collections reprenant les œuvres du fonds Gallimard

Ce sont donc des œuvres déjà publiées par la maison ou ses filiales. Eh oui, une petite réédition n’a jamais fait de mal à personne, surtout au portefeuille des maisons d’édition. Les grands classiques de la littérature achetés en masse par les collégiens et les lycées chaque année sont une importante source de revenus pour les maisons.

Ces collections sont : La Pléiade, Quarto, L’Imaginaire, Poésie/Gallimard, Le Manteau d’Arlequin (théâtre), etc.

Les éditions au format poche

Les éditions au format poche concernent toujours des œuvres déjà publiées chez Gallimard ou ailleurs. Aucune nouveauté. On retrouve ici tous les Folio : Folio classique, Folio Théâtre, FolioSF, Folio Polar.

C’est important de le noter car en se baladant sur le site Gallimard (une vraie promenade de santé), on tombe sur l’onglet Policier et SF et là, analyse rapide, on se dit : Génial, je vais pouvoir envoyer mon roman de science-fiction, je serai édité chez Gallimard, mémé sera trop fière, je le mettrai sur tous les réseaux sociaux pour avoir plein de followers et à moi la gloire éternelle. Eh non, raté.

Si tu analyses les collections mentionnées au début, tu constateras une certaine cohérence. La ligne éditoriale de Gallimard n’est pas généraliste comme on voudrait le croire. C’est du roman contemporain, un peu de récits de vie, des essais, du réalisme (en majorité), un style travaillé. La seule exception reste Série Noire et ses polars sombres.

Le reste, ce sont des rééditions. Alors oui, tu trouveras des genres très différents chez Folio par exemple, mais ces romans n’ont souvent pas été édités chez Gallimard initialement.

Alors si tu ne te sens pas concerné, remballe tes affaires, épargne 15 euros, et poursuis ta quête ailleurs. Tu verras, il y a plein d’autres maisons prêtes à t’accueillir, et plein de lignes éditoriales à décortiquer. Tu verras, c’est amusant.

Pour conclure en beauté et t’aider à te sentir moins seul, sache qu’après cette analyse poussée (et seulement après), j’ai réalisé que le premier roman que j’avais envoyé à Gallimard ne correspondait pas du tout à leur ligne éditoriale.

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L’Auteur

J'ai engendré des atrocités littéraires ou des chefs d'œuvre. Je ne sais pas encore. En attendant d'être un jour, peut-être, hypothétiquement riche et célèbre, j'écris des articles sur l'écriture. Parce que c'est ce que je sais faire. Ecrire.

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