Les poseurs de l’écriture

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Il y a des auteurs qui aiment poser. Pour les photos bien évidemment, pour que l’objectif de l’appareil sonde l’âme du maître, mais aussi par écrit. Par écrit ? Mais c’est son boulot à l’auteur d’écrire. D’écrire des textes, des romans, des nouvelles, oui. Écrire sur le fait d’écrire, comment le faire, à quelle heure, avec quels vêtements, où, en buvant quoi, et le bureau, il est en bois ou en Ikea, et la musique, il faut de la musique, un petit rituel par-ci, une petite prière par-là, stop !

Je vois beaucoup d’attitudes autour de l’écriture. Trop même. À croire qu’écrire transforme le tout-venant en être supérieur dont les faits et gestes doivent désormais faire l’objet d’une grande attention. L’auteur veut produire son petit effet, il veut montrer à quelle catégorie il appartient, il pose. Et dans sa logique de poseur, il va en faire des caisses, se complaire dans sa propre observation, partager les rituels de son quotidien pour faire rêver les foules.

Voyez mes braves, comment l’inspiration vient aux génies.

Une surprise attend Nathalie dans sa boîte aux lettres : 135 euros d’amende et 3 points en moins.

C’est toujours les mêmes gestes. D’abord la jambe gauche. Toujours. Chaussette, chaussure… Heu non, je me suis trompée de domaine. On recommence.

D’abord une tasse de café, bien noir. Le prodige laisse son esprit décanter dans le marc. Une séance de méditation, indispensable pour ouvrir les chakras de l’inspiration. L’auteur s’installe ensuite à son bureau, savant mélange de bois et de métal, comme il l’a vu dans la Maison France 5. Autour de lui sont disposés des livres dans un effet joliment dérangé. Parce que l’auteur lit. Beaucoup. Dans un coin du bureau, un carnet couverture cuir dans lequel il est pénible d’écrire parce qu’il ne veut jamais rester ouvert. À ses côtés, un stylo plume qui fait des taches, une paire de lunettes jamais portée et une machine à écrire Royal Portable. Comme Hemingway. Photo, post, #écrivain #morningroutine #mood #inspiration. Après un stretching des doigts, la musique démarre. Et voilà que la magie opère, l’inspiration jaillit, les mots coulent sur le clavier du PC (oui, on range la machine à écrire, c’est pénible pour corriger les erreurs).

Quand j’entends rituels d’écriture, mes poils se dressent, mon imagination s’emballe. Je vois des breloques que l’on agite, des décoctions fumantes sur fond de lofi hip-hop, du mysticisme à fond les gamelles. C’est madame Irma qui crée un chef-d’œuvre en regardant dans une boule de cristal. On est presque dans la supercheriestition, avec des mises en scène ultraléchées parce qu’instagram messieurs-dames, des bougies, des fleurs séchées éparpillées autour du sacro-saint logiciel de traitement de texte. L’écriture, cet art ancestral mystérieux où l’on invoque des forces surnaturelles pour pondre le futur best-seller de la rentrée.

Ah si c’était si simple. S’il suffisait de boire une infusion pour bien écrire, je serais déjà en train d’investir chez les 2 Marmottes ou Kusmi Tea. Pourtant les conseils sont bien là : sur les rituels, ces foutus rituels, la musique, les lieux pour écrire, l’heure pour le faire et j’en passe. On se rapproche de ces horribles méthodes de développement personnel pour être plus productif et qui te vantent à coup de jolis noms que se lever à cinq heures du matin c’est trop génial, c’est le miracle morning ! Que boire un verre d’eau chaude citronnée bien dégueu au réveil, c’est de la détox espèce de vieux crasseux. Et qu’écrire tous les jours, coûte que coûte, qu’il pleuve, qu’il vente ou que ton gamin ait 40 de fièvre, c’est une méthode infaillible pour pondre un best-seller, espèce de feignasse.

Toc-toc-toc qui est là ? La culpabilité !

Eh oui pauvre humain qui lit tous ces conseils et qui n’arrive pas à tous les appliquer, tu te sens coupable. C’est bien là le problème de ces poseurs qui font miroiter des méthodes miracles ou des rituels abscons. En décrivant leur menu de petit-déj ou leurs pratiques sportives de haut niveau, ils te barbouillent la tronche de leur originalité, t’imposent une marque de fabrique qui n’en est pas vraiment une. Ils te laissent croire que l’écriture nécessite un décor, des process. C’est faux, archifaux et c’est toxique.

Si tu cherches à les imiter, tu réaliseras bien vite que ce qui marche pour eux ne marche pas pour toi. Si tu penses avoir besoin d’un rituel spécifique pour bien écrire, tu vas surtout perdre ton temps à tester toutes les tisanes du supermarché. Alors, range cette coupe de vin si tu n’aimes pas l’alcool, laisse ton bureau comme il est si tu n’as pas les moyens d’avoir un MacBook Air ou une chaise de designer, et surtout, ne te cherche pas de troubles psychiques pour justifier le fait d’écrire.

Oui, je redeviens sérieuse un moment parce que j’en ai marre de voir cette étiquette : j’écris = je suis un peu fou, mais juste un peu parce que sinon je serai en hôpital psy et ce n’est pas super vendeur. Cette glamourisation des troubles psychologiques est tellement glauque. On la voit partout. À croire que c’est ennuyeux d’être équilibré, que ça empêche de réussir, d’être talentueux. Bien sûr qu’il y a des génies créateurs alcooliques/drogués/dépressifs/psychotiques. Mais ces troubles n’expliquent pas leur talent, c’est leur talent qui rend ces troubles acceptables. L’alcoolique qui vend des bouquins à la pelle et reçoit des prix est plus attirant que l’alcoolique du bar PMU du coin. Pourtant les deux finissent par gerber dans le caniveau. Sauf que le premier, on dira que c’est de l’art.

Je te rassure, on peut écrire en étant sain d’esprit, on peut même avoir une imagination complètement dingue sans l’être soi-même. Et si des poseurs se sentent le besoin d’étaler une quelconque pathologie pour justifier leurs élans créatifs, je leur recommande avant tout de prendre soin d’eux et chercher de l’aide. Si tu es bien dans ta tête ou relativement, parce que la vie n’est pas un long fleuve tranquille, alors tant mieux, profite et ne cherche pas à te rendre intéressant en invoquant un problème là où il n’y en a pas.

Il y aura toujours des poseurs. À toi de ne pas chercher à les imiter. Tu verras, cela ne changera rien à ton écriture. Tu seras juste toi-même.

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L’Auteur

J'ai engendré des atrocités littéraires ou des chefs d'œuvre. Je ne sais pas encore. En attendant d'être un jour, peut-être, hypothétiquement riche et célèbre, j'écris des articles sur l'écriture. Parce que c'est ce que je sais faire. Ecrire.

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